Frédéric Bordage, la tech label vert(e)

Frédéric Bordage est un spécialiste français du numérique responsable. Expert indépendant, auteur et conférencier, il a créé en 2004 la communauté GreenIT.fr consacrée à l’informatique durable. Celle-ci édite le site d’information éponyme et anime différents collèges tels que le Collectif conception numérique responsable, qui regroupe une centaine d’organisations qui s’intéressent à l’écoconception et à la conception responsable de services numériques, et le Club Green IT, qui regroupe les grandes entreprises prenant part au numérique responsable. *

Bonjour, peux-tu te présenter ?

Je suis un expert indépendant. En 2004, j’ai lancé GreenIT.fr, la communauté des acteurs du numérique responsable. Ces 15 dernières années, avec la communauté, j’ai fait naître et structurer le sujet en France. Nous avons par exemple forgé des expressions telles que sobriété numérique, numérique responsable, etc. Nous produisons des études exclusives, représentons la communauté, etc.

Peux tu nous expliquer brièvement ce que sont la sobriété numérique et l’éco-conception des services numériques ?

La sobriété numérique est une démarche globale qui s’applique tant à l’échelle d’un individu que d’une organisation ou d’un service numérique. Elle vise à réduire ses besoins en ressources numériques pour en limiter les impacts environnementaux, sociaux, économiques, associés. Il s’agit de bon sens et de raison. Par exemple télécharger un film à son domicile pour le regarder ensuite dans le TGV plutôt que d’essayer de le regarder en streaming en 4G à 320 km/h. Ou encore acheter / utiliser un smartphone ou un ordinateur d’occasion reconditionné.

L’écoconception vise à réduire les impacts environnementaux associés à nos gestes numériques quotidien : trouver l’horaire d’un train, prendre RDV chez le médecin, etc. On y parvient en adoptant une posture de sobriété lors de la conception du service. Je distingue aujourd’hui l’écoconception standard (facteur1) de l’écoconception radicale que j’appelle “écoconception facteur 4” parce que le terme “radicale” fait encore peur. L’écoconception facteur 4 vise à atteindre et dépasser le facteur 4 grâce à l’association entre low et high tech.

(c) GreenIT

En 2010, à l’échelle mondiale, le numérique représentait 2 % des impacts de l’humanité. En 2020 c’est 4% et cela sera 6% en 2025, soit un 7ème continent de la taille de 4 fois la France

Peux-tu vulgariser l’impact du numérique sur notre environnement ?

En 2010, à l’échelle mondiale, le numérique représentait 2 % des impacts de l’humanité. En 2020 c’est 4% et cela sera 6% en 2025, soit un 7ème continent de la taille de 4 fois la France. https://www.greenit.fr/empreinte-environnementale-du-numerique-mondial/
Heureusement, aucun autre secteur d’activité ne voit son empreinte grossir aussi vite. 4% peut paraitre peu, mais, si on prend le réchauffement global par exemple, c’est déjà comme si les 65 millions de français faisaient chacun un tour du monde en voiture, tous les ans.

Quels risques liés aux activités numériques encourons nous ?

Ils sont multiples.En gros, cela va du dérèglement des climats à l’écroulement de la biodiversité en passante par l’épuisement des ressources abiotiques. Nous les détaillons un peu ici : https://www.greenit.fr/empreinte-environnementale-du-numerique-mondial/

Le drame d’aujourd’hui c’est que l’humanité se concentre uniquement sur les émissions de GES (gaz à effet de serre) et la consommation d’énergie sur la phase d’utilisation. Pour réduire notre empreinte numérique, nous devons absolument penser cycle de vie et multicritères / indicateurs environnementaux. C’est d’ailleurs ce que préconisent les standards internationaux tels que ISO 14044 et 14062. Mais l’humanité à les yeux rivés sur le dérèglement des climats car les politiques se servent de ce sujet pour savoir qui va payer la facture des 50 dernières années de gabegie environnementale…

Quel rôle concret a la communauté GreenIT ? Quelles sont vos actions ?

Nous produisons de la connaissance au travers de chiffres et études de références, mais aussi de lexiques, etc. Nous structurons le sujet depuis 15 ans en définissant des termes que tout le monde utilise aujourd’hui tels que sobriété numérique, numérique responsable, etc. Nous proposons des outils opérationnels – référentiels de bonnes pratiques, services en ligne, etc. – qu’on peut retrouver par exemple ici https://collectif.greenit.fr/outils.html . Nous travaillons également avec l’ensemble des parties prenantes de l’écosystème et jusqu’au plus haut niveau de l’Etat.

On ne devrait pas instrumentaliser l’avenir de nos gamins pour en faire de la politique politicienne ou de la rentabilité économique à court terme. Il y a une forme d’indécence à cela.

Idéologiquement, tu te sens plus proche de Jadot, Hulot ou Batho ? ou aucun d’eux ?

Je me sens vachement concerné par l’avenir de nos enfants. Quel que soit son bilan, Nicolas Hulot est sans conteste la figure médiatique qui les a le mieux défendu. On ne devrait pas instrumentaliser l’avenir de nos gamins pour en faire de la politique politicienne ou de la rentabilité économique à court terme. Il y a une forme d’indécence à cela. C’est pourtant devenu notre quotidien avec une vision extrêmement clivée et superficielle du sujet. Actuellement, nous accélérons l’effondrement en cours et sommes à mille lieux de renforcer la résilience de l’humanité. Il reste 30 ans pour limiter la casse et tout le monde continue comme si les crises majeures évoquées plus haut n’existaient pas. C’est hallucinant. Nous sommes en pleine hallucination collective.

l’enjeu ce n’est plus la prise de conscience, c’est de trouver les moyens d’accélérer la transition tout en lui donnant bien plus de profondeur

© @Langleto

Ton travail consiste aussi en une sorte de lobbying vert, d’évangélisation aux bonnes pratiques auprès des acteurs du numérique et auprès des élus décisionnaires (députés et sénateurs); Ce n’est pas trop dur moralement d’être confronté à une inertie globale et à des “élites républicaines” qui ne comprennent pas toujours grand chose, ou qui n’ont pas conscience de l’étendue des problèmes ?

C’est la première fois en 15 ans que les pouvoirs publiques s’intéressent au sujet. Donc c’est très positif. Mais d’un autre côté, l’approche bien qu’elle n’ait jamais été aussi profonde et rapide, reste très superficielle et lente au regard de la réalité physique de notre monde. A chaque réunion, je ressens un énorme décalage entre ce qu’on sait de la réalité en tant qu’expert et les solutions qu’on parvient à arracher au forceps, qui ne sont pas du tout à la hauteur des enjeux. Bien qu’il reste encore beaucoup à faire à ce niveau, l’enjeu ce n’est plus la prise de conscience, c’est de trouver les moyens d’accélérer la transition tout en lui donnant bien plus de profondeur.

Quels sont les gestes, actions ou les habitudes que l’on doit ou devrait avoir pour réduire notre pollution numérique ?

Simple : fabriquer moins d’équipement et utiliser plus longtemps ceux qu’on possède déjà. Les autres gestes sont anecdotiques.

Dans 30 ans, si notre société hyperconnectée se retrouve sans numérique, cela sera Mad-Max. Nous sommes en plein déni de cette réalité et des impacts environnementaux à court terme.

Est ce que notre société est pour toi apte à faire avec le changement nécessaire à sa survie et à son évolution ? Les mauvaises habitudes que nous avons prises sont-elles incorrigibles ?

Le problème ce ne sont pas les habitudes, c’est la mauvaise information. Les gens ne se rendent pas réellement compte de la situation de la planète et de ce que cela implique pour l’avenir de nos enfants. Idem pour le numérique. Dans le domaine du numérique, il nous reste en gros 30 ans de réserve. Dans 30 ans, si notre société hyperconnectée se retrouve sans numérique, cela sera Mad-Max. Nous sommes en plein déni de cette réalité et des impacts environnementaux à court terme. En l’état, à chaque fois qu’on remplace une TV, ordinateur, smartphone, etc. qui fonctionne encore, nous accélérons l’effondrement en cours. On l’aura bien mérité.

Est ce suffisant de s’intéresser à l’impact environnemental du numérique, alors que le transport par exemple génère beaucoup plus d’impacts dans le monde ?

Ce n’est pas suffisant, mais c’est un angle intéressant pour faitre prendre conscience et aborder des outils génériques clés tels que le cycle de vie et l’approche multcritères.

Plein de gens aiment à raconter l’histoire du Colibri qui malgré sa petite taille essaie d’éteindre le feu… Sauf que généralement ils oublient de raconter la fin de l’histoire, où le petit oiseau s’épuise et meurt.
Si, seuls les utilisateurs ont une action et que les pouvoirs publics sont bloqués par une méconnaissance du sujet ou à cause du poids de l’industrie informatique, c’est ce qui peut nous arriver ?

Evidemment, tout le monde doit prendre ses responsabilités : individus, entreprises, états, etc. Mais il faut arrêter de se défausser de notre responsabilité. D’une part, nous sommes les clients à qui des entreprises cherchent à vendre des biens de consommation et des services. C’est nous qui décidons de consommer (ou pas) et quoi consommer. Si chaque français.e agissait en proportion des défis à relever, nous pourrions atteindre assez facilement le facteur 4. Mais la plupart d’entre nous ne le faisons pas parce que nous sommes globalement mal informés. Il y a un caractère systémique à cette désinformation : le système à besoin de consommation et de consommateur pour fonctionner. Il faut donc proposer des avenirs alternatifs viables tant d’un point de vue économique que technique. La seule façon d’accélérer le mouvement, c’est de produire des plans d’actions viables. C’est par exemple ce que font Negawatt, Halte à l’Obsolescence Programmée (HOP), ce que nous avons fait dans le cadre de ce livre blanc https://www.greenit.fr/2018/03/19/26-actions-concretes-faire-converger-numerique-ecologie/, etc.


Tu te vois où dans 20 ans ?

Sur le plateau des Petites Roches à voler (parapente) en silence loin de l’agitation du monde.

Et le monde de l’IT dans 20 ans ?

Au bord de l’épuisement puisque, au rythme actuel, au prix actuel, et avec les technologies actuelles, il ne nous reste que quelques décennie de numérique devant nous. Cela ne sera clairement pas l’illusion qu’on nous vend au quotidien avec des véhicules autonomes, des villes intelligentes ultra-connectées, etc. Mais comment vont-ils fabriquer toute cette électronique ? J’espère que d’ici là les pouvoirs publics et les entreprises auront compris que la lowtech produit elle aussi de la valeur et qu’il est critique de conserver nos dernières réserves de numérique pour des usages critiques.

Et le monde tout court dans 20 ans ?

Encore plus agité, clivé, et paumé, car plus le temps passe et plus les injonctions paradoxales deviennent la norme. Les opérateurs télécoms t’incitent par exemple à supprimer tes mails dans une logique d’écologie punitive, mais ils déploient en même temps la 5G pour te vendre de la vidéo ultra-HD qui te pousse à changer de TV et de smartphone. Les acteurs économiques se moquent clairement de l’avenir de nos enfants. On voit aussi se dessiner une société très clivée à la Globalia. Il faut vraiment qu’on arrive à sortir de cette illusion technicienne et de cette antropocentrisme.

* https://fr.wikipedia.org/wiki/Fr%C3%A9d%C3%A9ric_Bordage